Bâtir une société éveillée et devenir soi-même




 

Alexandre Jollien 


est un philosophe et écrivain célèbre, connu pour ses travaux sur la joie et la faiblesse malgré une infirmité motrice cérébrale. Placé en institution durant 17 ans, il a découvert la philosophie via Socrate, transformant son handicap en une quête de sens et de sagesse.  (photo d'Aurélie Felli) 

 

Chögyam Trungpa, un maître tibétain, nous invite à deux grands chantiers : se libérer des passions tristes, de tout ce qui nous tire vers le bas et bâtir une société plus éveillée, plus juste, plus égalitaire. Comment dessiner un art de vivre au quotidien pour incarner ces deux chantiers ? Où trouver les outils ? Comment construire des liens ? La tradition philosophique comme les trésors de la spiritualité peuvent nous aider à inaugurer un chemin, à dessiner un art de vivre. 



 

Résumé de l’intervention d’Alexandre Jollien

Alexandre Jollien se présente moins comme un philosophe “académique” que comme un philosophe de l’existence, quelqu’un qui pense à partir de la vie réelle, de la fragilité, de l’épreuve et du désir de joie. Son propos part d’une conviction simple mais puissante : dans une société obsédée par la vitesse, la performance, l’image et l’avoir, il faut réapprendre à ralentir, à habiter le présent et à revenir à l’être.

Au cœur de son message, il y a une distinction essentielle entre le moi social — les rôles, les étiquettes, les fonctions, les identités qu’on exhibe — et ce qu’il appelle, avec Maître Eckhart, le “fond du fond” : cet espace intérieur sans masque, sans statut, sans justification, où l’on touche quelque chose de plus vrai, de plus libre, de plus vivant en soi.

Pour lui, la grande erreur de notre époque est de croire que le bonheur viendra “après” : après la réussite, après la reconnaissance, après la guérison, après la sécurité. Or non : le bonheur est une rencontre avec l’instant, une qualité de présence, une manière d’habiter sa vie ici et maintenant, même au milieu du chaos.

Alexandre Jollien explique aussi que son chemin vers la philosophie et la spiritualité est né de l’épreuve. Très tôt confronté au handicap, à la séparation, à la dureté du réel, il n’a pas cherché une philosophie décorative, mais une philosophie de survie, de libération, de transfiguration. Pour lui, la philosophie n’est pas un luxe intellectuel : c’est un art de vivre pour enlever de la tristesse, retrouver de la joie, et progresser intérieurement.

Son enseignement repose sur deux grandes questions :
Que dois-je déposer pour aller mieux ?
et
Quel acte puis-je poser aujourd’hui pour aller mieux ?

Autrement dit : il ne s’agit pas seulement d’ajouter, de conquérir, d’accumuler, mais aussi de se dépouiller — des fausses identités, du besoin de reconnaissance, des passions tristes, du regard des autres, des désirs imités, de l’agitation permanente. Puis de traduire cette conscience en actes concrets, modestes, quotidiens.

Il propose alors une sorte de philosophie en cinq P :

  • sortir du pilotage automatique ;
  • faire plouf dans l’intériorité et la confiance ;
  • pratiquer la non-fixation, c’est-à-dire laisser passer les émotions sans s’y enfermer ;
  • poser des actes concrets qui nous libèrent ;
  • et enfin entrer dans la politique au sens noble : prendre soin d’autrui et contribuer à une société plus éveillée, plus juste, plus humaine.

Car son message ne s’arrête jamais à l’intériorité. Pour Alexandre Jollien, devenir soi-même n’est pas se retirer du monde : c’est devenir plus disponible à l’autre. La vraie sagesse conduit à la gratuité, à la solidarité, à l’attention, à la philanthropie. Une société élevée est une société où l’on ne mesure pas tout à l’intérêt, au rendement ou à la réactivité, mais où l’on recrée du lien, du soutien, de l’accueil et de la paix.

Enfin, il rappelle une idée centrale : la joie n’est pas l’absence de souffrance. En s’appuyant sur Nietzsche, Épictète, Spinoza, Montaigne, Pascal ou le bouddhisme, il montre qu’on peut traverser le chaos sans s’y réduire. On peut être blessé sans être détruit. Fragile sans être vide. Malade sans être privé de “grande santé”. Et surtout : on peut progresser par petits pas.

Son message final est donc double :
libère-toi intérieurement,
et
engage-toi humainement.


Qui est Alexandre Jollien , à travers ce qu’il dit

Alexandre apparaît comme :

Un philosophe incarné
Il ne parle pas depuis une tour d’ivoire, mais depuis l’expérience du handicap, de la séparation, de l’épreuve et de la nécessité de trouver une voie de vie.

Un penseur du dépouillement
Il invite moins à “devenir quelqu’un” qu’à enlever ce qui empêche d’être.

Un artisan de joie lucide
Il ne vend pas une joie naïve. Il parle d’une joie compatible avec le tragique, avec le chaos, avec la vulnérabilité.

Un passeur entre traditions
Il fait dialoguer Maître Eckhart, Ramana Maharshi, Épictète, Aristote, Spinoza, Sénèque, Montaigne, Pascal, Nietzsche, le Bouddha, le zen. Chez lui, la philosophie occidentale et la spiritualité orientale convergent vers une même question : comment vivre plus librement ?

Un humaniste exigeant
Il refuse à la fois l’individualisme, le cynisme, l’obsession de la performance et la spiritualité qui se contente d’“accepter”. Il prône une intériorité engagée, tournée vers une société plus juste et plus fraternelle.

Les points clés de son message

1. Le bonheur n’est pas pour plus tard

Nous remettons sans cesse le bonheur à demain. Alexandre rappelle que la vraie question est : comment être plus vivant ici et maintenant ?

2. Il faut apprendre à déposer, pas seulement à acquérir

Nous vivons dans une culture de l’accumulation. Lui propose une sagesse du dépouillement : enlever les rôles, les étiquettes, la pression de l’image.

3. La souffrance vient souvent de l’identification

Dès qu’on se réduit à une étiquette — métier, statut, handicap, image, histoire — on souffre, car rien de vivant ne rentre parfaitement dans une définition.

4. Le “fond du fond” est le lieu de la vraie liberté

Sous les rôles et les attentes, il y a un espace intérieur plus profond, sans masque, où l’on peut enfin respirer.

5. On ne va pas mieux par la théorie seule

On avance en posant des actes. Une philosophie utile est une philosophie qui transforme le quotidien.

6. Il faut passer du besoin de reconnaissance à l’amitié avec soi

L’un des grands mouvements de la vie intérieure consiste à devenir bienveillant avec soi-même.

7. Le pilotage automatique nous éloigne de la vie

Nous vivons souvent comme programmés, sans présence véritable. La liberté commence quand on s’arrête et qu’on se demande : qu’est-ce qui est vivant en moi maintenant ?

8. La non-fixation est essentielle

Les émotions passent. La souffrance grandit quand on s’y accroche, quand on les transforme en identité durable.

9. Il faut discerner les désirs authentiques des désirs imités

Tous nos désirs ne viennent pas de nous. Beaucoup sont produits par la comparaison, la publicité, la norme sociale, l’imitation.

10. Le chaos n’annule pas la joie

On n’a pas besoin de résoudre tous ses problèmes avant de goûter la vie. La joie peut coexister avec l’imperfection.

11. La “grande santé” n’est pas la santé parfaite

On peut être malade, handicapé, fragile, et pourtant avancer avec une force intérieure réelle.

12. Le vrai progrès se fait par petits pas

Pas besoin de révolution spectaculaire. Il faut une philosophie des petits pas, fidèle, quotidienne, enracinée.

13. Une société élevée commence par la qualité du lien

La question n’est pas seulement “comment aller mieux moi ?” mais aussi : à qui puis-je faire du bien aujourd’hui ?

14. L’hyperconnexion ne nourrit pas forcément

Nous sommes saturés de sollicitations, d’informations, d’écrans, mais souvent déconnectés de l’essentiel.

15. Il faut retrouver une boussole intérieure

Entre la cadence du monde et notre rythme intérieur, il faut apprendre à discerner ce qui nous nourrit réellement.

16. Tout ne dépend pas de nous

La sagesse commence avec cette distinction : ce qui dépend de moi, et ce qui ne dépend pas de moi. L’énergie doit aller là où elle peut devenir action.

17. Accepter ne veut pas dire se résigner

La spiritualité n’est pas une fuite hors du monde. Elle doit aussi nourrir un engagement pour un monde plus juste.

18. La paix est un critère spirituel

Pour Alexandre, ce qui conduit à plus de paix intérieure et relationnelle va dans le sens du vrai ; ce qui enferme, durcit ou instrumentalise relève davantage de l’idéologie.

20 mini-leçons à retenir

  1. Ralentir est déjà un acte de résistance.
  2. Le bonheur se rencontre, il ne se stocke pas.
  3. Ne réponds pas trop vite à la question “qui suis-je ?”
  4. Tu n’es pas tes étiquettes.
  5. Parfois, aller mieux commence par enlever, pas par ajouter.
  6. Ce qui te fait souffrir n’est pas toujours la réalité, mais ton attachement à une image de toi.
  7. Demande-toi chaque matin : quel acte puis-je poser aujourd’hui pour aller vers le mieux ?
  8. La liberté commence quand tu remarques que tu es en pilotage automatique.
  9. Faire une pause intérieure peut changer toute une journée.
  10. Laisse passer l’émotion sans en faire ton identité.
  11. La peur a pu te protéger hier ; elle n’a pas à gouverner toute ta vie.
  12. On ne grandit pas par auto-condamnation, mais par lucidité bienveillante.
  13. Le désir de l’ego est sans fin ; le désir du cœur est plus simple et plus vrai.
  14. Le chaos n’empêche pas la joie ; parfois il l’approfondit.
  15. La grande santé, c’est la capacité d’intégrer la fragilité sans s’y réduire.
  16. Un monde plus humain commence par une attention offerte à quelqu’un.
  17. La gratuité dans la relation est une forme supérieure de liberté.
  18. L’hyperréactivité sociale nous éloigne souvent de notre rythme intérieur.
  19. Ne confonds pas les désirs qui te construisent avec ceux qui t’aliènent.
  20. Devenir pleinement soi-même, c’est devenir plus disponible à la vie et aux autres.

Comment bâtir une société élevée, selon Alexandre

À travers tout son propos, une société élevée serait une société qui :

  • valorise davantage l’être que l’avoir ;
  • respecte le rythme intérieur au lieu d’imposer uniquement la cadence ;
  • cesse de réduire les personnes à leur utilité, leur performance ou leur statut ;
  • offre des espaces de présence, d’écoute et de lien réel ;
  • aide chacun à devenir plus libre intérieurement ;
  • encourage la gratuité, la solidarité et le soin ;
  • ne culpabilise pas les fragiles ;
  • comprend que la dignité humaine précède la productivité ;
  • reconnaît que la joie, la paix et la profondeur sont aussi des biens politiques ;
  • cherche non seulement des individus performants, mais des êtres plus éveillés.

Autrement dit : une société élevée n’est pas seulement plus efficace. Elle est plus juste, plus lente quand il le faut, plus humaine, plus hospitalière à la fragilité, et plus fidèle à ce qu’il y a de vivant en chacun.

 

 

 

Bonjour visiteur, je dois vous informer que j'utilise des cookies sur mon site. Politique de cookies.

Installation