Nous avons eu le privilège d’accueillir, dans le cadre des rencontres Inspire, le Pr François Ansermet, psychanalyste et pédopsychiatre, pour une matinée d’échanges aussi dense qu’inspirante. Autour d’une question universelle — « L’origine, qu’est-ce que ça change ? » — il nous a invité à revisiter ce qui nous fonde (naissance, histoire, appartenances, événements de vie) sans nous y enfermer. Entre réflexion philosophique, exemples concrets et dialogue avec le public, cette rencontre a ouvert un espace rare : celui où l’on comprend que l’origine pèse, parfois fortement, mais qu’elle ne dit jamais toute l’histoire. Un moment de pensée et de présence qui a remis au centre une idée essentielle : le devenir se construit, et l’instant présent peut devenir un point de bascule.
Voici les idées principales de notre conversation
Résumé complet de la rencontre (moments clés)
1) L’origine : un paradoxe fondateur
Le Pr Ansermet pose d’emblée l’idée centrale : l’origine est ce qu’il y a de plus propre à chacun, tout en étant ce qui vient le moins de soi. Elle nous “arrive”.
Il illustre cette énigme par les questions des enfants, “chercheurs” par nature :
-
Pourquoi moi et pas quelqu’un d’autre ?
-
Pourquoi ici et pas ailleurs ?
-
Pourquoi maintenant et pas à une autre époque ?
Moment marquant : l’anecdote d’une petite fille qui ne demande pas “comment on fait les bébés”, mais la question vertigineuse : “Avant d’être dans ton ventre, où est-ce que j’étais ?” — une manière de rappeler que l’origine comporte une part fondamentalement inconnaissable.
2) Identité, frontières et sentiment d’exclusion
Le professeur montre ensuite comment, face à l’inconnaissable, nous avons tendance à nous accrocher à l’identité. Il évoque la “guerre des identités” (frontières, religions, appartenances, exclusions) et l’arbitraire d’un lieu de naissance qui peut produire privilèges ou stigmates.
Il partage aussi l’expérience de se sentir désorienté dans un environnement où les codes échappent : lorsqu’on ne comprend plus, on devient étranger à soi-même.
3) “L’origine change tout… mais l’origine n’est pas tout”
Moment pivot de la conférence :
-
Oui, l’origine est un donné (souvent subi) et elle “change tout”.
-
Mais elle ne doit pas devenir une prison : on ne peut pas changer d’origine, mais on peut changer par rapport à l’origine.
Il propose une distinction essentielle : l’origine n’est pas le devenir. Ne pas tout ramener à l’origine ouvre un espace de liberté.
4) Quitter le déterminisme : de la “cause” à la “réponse”
Le Pr Ansermet met en garde contre une société (et parfois même le soin) trop fascinée par les causes : traumatisme, violence, migration, précarité, deuil…
Son basculement clé : il existe une logique de la réponse, qui ne nie pas les déterminants mais pose une question décisive :
“Qu’est-ce qu’on fait de ce qu’on a fait de nous ?”
Il associe cette logique à la responsabilité : non pas une culpabilisation, mais la capacité — parfois minime — de prendre position et d’inventer une sortie.
5) Le “T0” : l’instant où tout peut s’ouvrir
Il introduit un concept fort, très repris pendant les échanges : le “temps zéro” (T0).
Entre “ce qui était” et “ce qui sera”, il existe une brèche : un présent où une autre trajectoire peut commencer.
Le message est à la fois exigeant et encourageant : cette ouverture est réelle, mais elle est plus accessible lorsqu’on n’est pas seul.
6) Rencontre et sérendipité : être disponible à l’imprévu
Autre moment important : la place de la rencontre (humaine, amoureuse, professionnelle, thérapeutique).
Il évoque la sérendipité : trouver autre chose que ce qu’on cherchait — et surtout avoir la sagacité de s’en servir.
Cela devient une manière concrète de comprendre “l’origine à venir” : le devenir peut basculer à partir d’un détail, d’une opportunité, d’une conversation, d’un imprévu.
7) Références symboliques et conclusion inspirante
Pour conclure, il mobilise des images fortes :
-
Les Moires (nécessité, finitude, et l’orientation possible du fil) pour dire que tout n’est pas écrit de manière unique.
-
Une idée décisive : l’origine est “emportée” par le tourbillon du devenir.
-
Et enfin, une formule qui résume l’esprit de la matinée : “Aujourd’hui, je m’invente.”
Échanges avec le public : moments marquants
Traumatisme : peut-on vraiment avoir un avenir après ?
Une question centrale porte sur l’avenir après un traumatisme. Le Pr Ansermet répond en trois temps :
-
le traumatisme comme effraction (hors langage, hors temps),
-
le risque qu’il devienne une identité (“je suis mon traumatisme”),
-
l’enjeu éthique du soin : viser une sortie, singulière, en traversant sans enfermer.
Viktor Frankl : la liberté dans la réponse
Un participant fait le lien avec Viktor Frankl : on contrôle rarement la situation, mais on peut travailler la réponse. Le professeur approuve tout en rappelant qu’une réponse s’ouvre souvent grâce à une rencontre, un cadre, un accompagnement.
Chômage, entretien, regard RH et ressources
Plusieurs interventions relient le T0 à la recherche d’emploi : entretien, CV, lettre de motivation, regard de l’autre. Le professeur souligne l’importance de dispositifs qui voient la personne comme un ensemble de ressources — et non comme une étiquette. Une participante rappelle aussi les ressources du corps (mouvement, énergie, présence) comme soutien de l’inventivité.